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Faculté des lettres de l’université de Annaba
Situation paradoxale, pas du tout singulière
Par Ahmed CHENIKI

Nous avions dans un texte récent (paru dans l’édition du 24 novembre 2013 dans Le Quotidien d’Oran et Le Soir d’Algérie) tenté d’esquisser un état des lieux de l’université en Algérie traversée par les jeux incongrus de l’anomie et des occasions ratées. Le nouveau ministre qui avait brossé dans un entretien dans El Khabar un tableau sans complaisance de la situation de l’université semble armé d’excellentes intentions, mais aura-t-il les moyens nécessaires pour transformer des territoires aussi fermés.  Nous essaierons de mettre en relief cette réalité en présentant sommairement une structure particulière, mais non singulière, la faculté des lettres de l’université de Annaba qui a, nous semble t-il, atteint un stade avancé de déliquescence, il est vain de chercher une quelconque activité scientifique ou culturelle sérieuse. Une lecture du vécu de cette faculté pourrait permettre de mieux saisir la désagréable situation dans laquelle se trouvent englués étudiants et enseignants, prisonniers d’un fonctionnement bureaucratique et d’une vison de l’université caractérisée par une forte aphonie. Il est non moins symptomatique de cette dérive l’absence d’une bibliothèque universitaire, non prévue lors de la livraison de ce pôle, conçue à postériori, se caractérisant toujours par un déficit chronique. C’est une première mondiale. Ce fait renseigne sur la réalité de l’aspect scientifique et pédagogique dans une structure marquée par la marginalisation de toute activité culturelle, privilégiant les jeux trop opaques d’une administration, trop lourde et pléthorique, se caractérisant par une extrême rigidité, engendrant de graves malentendus. On a l’impression que l’enseignant et l’étudiant sont les dernières roues d’une charrue trop boiteuse, ce qui favorise la démobilisation et la démission. Ce n’est pas pour rien que les cours ont commencé très tardivement, c’est-à-dire, juste après l’aïd el Kébir, réduisant considérablement la durée et le programme.
Dans cette faculté constituée de départements de langues et de sciences sociales, composée de douze amphithéâtres, aphones et inappropriés, tragiquement non fonctionnels, empêchant toute possible communication, l’objectif à atteindre par l’administration  semble être l’organisation des examens et la délivrance des diplômes. D’ailleurs, les comités pédagogiques qui devraient être les espaces centraux de l’université ne se réunissent qu’à la veille des examens, discutant des questions techniques d’organisation de ces joutes.  Les salles et les amphis, souvent marqués par les jeux de la saleté et la présence de flaques d’eau témoignent du peu d’intérêt accordé à la saine gestion de ces lieux. Ce qui pose sérieusement la question de l’utilité de ces endroits, notamment les amphis, dont l’acoustique est défaillante et donne à comprendre les objectifs ambigus accordant peu d’importance à la relation pédagogique sacrifiée sur l’autel d’illusions égarées dans un essaim de paroles où l’absence le dispute à un déficit en matériels pédagogiques. Il serait malaisé de chercher de vraies salles de travail pour étudiants ou enseignants ou de trouver internet, ouvrages, encore moins des micro-ordinateurs, des imprimantes ou des photocopieuses dans ce capharnaüm où se mêlent bureaux interminables d’agents et vastes endroits de « travail » de responsables de la faculté et des départements occupant une partie importante du site. L’administration de la faculté, bien équipée et dotée d’une connexion internet, occupe à elle seule six étages, alors que les enseignants ne disposent ni de bureaux ni de salles sérieuses de travail. Ce qui les pousse à investir les murets et les bancs prenant la place des étudiants qui devraient faire du coude à coude pour ne pas être exclus de leur antre privilégié. Cela est assimilé à un véritable mépris. Ce qui dénote de l’inintérêt porté à la chose scientifique et pédagogique plaçant l’enseignant et l’étudiant dans des postures misérables, lieux de mépris et d’inélégance. Est-il normal que les enseignants ne sont respectés que dans les universités étrangères, une fois accueillis, dans le cadre de bourses, leur permettant d’utiliser les équipements de ces structures (photocopieuse, imprimantes, micro-ordinateurs…) ? Ne serait-il pas temps d’inverser la tendance en privilégiant la dimension pédagogique et scientifique et transformer les services administratifs en une machine au service des étudiants et des enseignants ? L’enseignant et l’étudiant se placent ainsi, malgré eux, dans des postures de coupables possibles.
On a l’impression qu’on ne s’intéresse nullement aux étudiants et aux enseignants dans une faculté où il n’existe pas encore de bibliothèque, au sens plein du terme  et de salles de travail réellement sérieuses, ni des espaces de récréation (restaurants pour enseignants ou cafétéria), ce qui engendre de graves problèmes de sécurité.  L’absence de livres et de revues et de la connexion internet généralisée aux enseignants et aux étudiants altère sérieusement la relation pédagogique. Les doctorants souffrent de l’absence dramatique de l’actualisation du fonds documentaire et des ouvrages nécessaires à l’élaboration de leurs travaux.  Est-il normal que les bibliothèques squelettiques dont les fonds ne sont pas actualisés ferment vers 14h ? L’ouverture d’une vraie bibliothèque, avec des fonds renouvelés dont les horaires devraient être revus (8h-18h) est d’une nécessité absolue. L’absence d’internet et de salles des enseignants respectables pourvus d’équipements informatiques (micro-ordinateurs, imprimantes, photocopieuses et différents consommables), de matériel de bureau et d’un coin café est indispensable. Les équipes pédagogiques n’ont pas de réelle existence. Chaque enseignant confectionne, jusqu’à présent, son propre programme, provoquant d’indescriptibles chevauchements.  
Ne serait-il pas temps de mettre à la disposition des étudiants et des enseignants, comme cela se fait dans les universités normales, des photocopieuses et des espaces de reprographie à des prix abordables ? Les conditions actuelles de fonctionnement posent sérieusement la question des objectifs attendus de la formation de nos étudiants. Tout le monde sait que les amphis existants ne sont pas fonctionnels, mais on fait semblant de faire cours tout en étant convaincu de l’inefficience des outils acoustiques. N’est-il pas temps de procéder à leur fermeture en attendant leur mise en condition acoustique ? Les étudiants et les enseignants se plaignent régulièrement de cette misérable situation, mais les responsables semblent sourds à ces doléances qui posent un sérieux problème de gestion. C’est vrai que souvent, les chefs de département, les vices-doyens et le doyen évitent les questions gênantes, évacuant la mise en application des textes règlementaires.
La faculté est dominée par une inflation de chefs et de sous-chefs à tel point qu’on se croirait dans un service administratif, pas une structure scientifique. Le doyen, apparemment dépassé, dénoncé, il y a une année dans la presse par des enseignants anonymes, qui avaient évoqué des problèmes, mais sans de réelles preuves, n’arrive pas à diriger une faculté qui semble le broyer. Les espaces occupés par les équipes administratives des départements et de la faculté dépasseraient peut-être le nombre des salles disponibles. On exclut les enseignants qui sont, d’ailleurs sans bureaux, et les étudiants pour gonfler les espaces administratifs disposant d’un personnel pléthorique. Les bureaux des chefs de départements, des vice-doyens et du doyen laissent penser qu’on se trouve en dehors d’une structure scientifique. Aussi, ne serait-il pas temps d’accorder plus de place aux enseignants et de se mettre en tête que beaucoup d’entre eux voudraient trouver à l’université de bonnes conditions de travail leur permettant de faire leurs recherches. Le responsable devrait comprendre qu’il est le garant de l’application des textes, entreprise pouvant éviter la multiplication des différends. Le fonctionnement actuel engendre déjà des conflits latents et un profond malaise. Les services administratifs sont trop peu efficaces, occultant la spécificité de la gestion d’une institution universitaire.
La réduction du personnel, la limitation de l’espace occupé par les responsables et la redéfinition des objectifs pourraient permettre une refondation d’une faculté appelée à limiter l’exercice des chefs de départements et des doyens à un seul mandat de trois ans, comme stipulé dans les textes règlementaires. Le mode électif est la seule façon d’en finir avec le carriérisme ambiant et l’illusion d’être au dessus des autres, rompant avec le statut d’enseignant-chercheur. Il faut en finir avec la distribution des « bourses » aux différents « chefs », ce qui est en contradiction avec l’esprit de la recherche scientifique. Le système des bourses actuel est à revoir. Est-il normal que les enseignants de rang magistral bénéficient de bourses qualifiées péjorativement de « recyclage » ou de « perfectionnement » ? Un professeur et un maître de conférences sont censés produire des travaux les publiant dans des revues de haut niveau ou dans de prestigieuses maisons d’édition. La tricherie, la course effrénée vers les jeux de la rente investissent ce territoire. Tout y passe, même l’humiliation subie par de nombreux enseignants au CPA (Crédit Populaire d’Algérie) qui exige des postulants à une bourse  une attestation d’épurement, comme s’ils sont appelés à se purifier, à purger leurs émotions, acceptant, parfois sans rechigner, cette épreuve, pourvu qu’ils bénéficient de subsides en devises. L’opération est-elle légale ? La banque devrait-elle se substituer à l’université, en multipliant les documents comme le rapport de stage ou autre ? En Algérie, tout est possible, disait déjà un animateur de la télévision.   
On ne peut parler sérieusement de recherche dans cette faculté où les projets de recherche existants et les laboratoires ne sont pas réellement opérationnels. Les équipes animant des projets de recherche ne disposent d’aucun équipement et se limitent souvent à remplir les formulaires et les fiches administratives. La plupart des labos sont aux abonnés absents, sauf quand il s’agit de distribuer , dans des conditions parfois discutables, des micro-ordinateurs, des consommables et des billets d’avion, cherchant par tous les moyens à épuiser un budget, même pour acheter des gadgets parfois peu nécessaires à la recherche. Il est triste de constater qu’aucune activité culturelle n’est organisée et qu’on ne fait rien dans ce sens. L’absence de productions scientifiques et de séminaires doctoraux se fait tragiquement sentir, pénalisant ainsi chercheurs et apprentis-chercheurs dont la relation devrait-être dynamique. Il serait peut-être utile de priver du bénéfice d’une bourse les professeurs ou les maîtres de conférences qui ne produisent pas d’ouvrages ou des articles dans des maisons d’édition et des revues de réputation internationale. Nos efforts pour organiser des rencontres culturelles et scientifiques sont restés vains.  Aucun débat scientifique ou culturel n’est possible dans un contexte où l’administratif prend le dessus sur l’aspect scientifique, malmené et vidé de son sens. La revue de l’université, « Ettawasol », devrait-être radicalement restructurée, les articles devraient obéir à des règles de rigueur, de cohérence et d’actualité (au niveau des connaissances et des savoirs). Une suspension temporaire est souhaitable. La faculté vient de créer un bulletin onéreux, mal écrit et sans force, illisible qui consomme de l’argent sans aucune contrepartie symbolique. Les colloques, quand ils sont organisés, sont souvent pauvres, fonctionnant comme des machines à distribuer cartables et attestations de participation. On parle ces derniers temps de l’organisation d’une rencontre (écritures d’exils) dont la préparation ne durerait que trois mois, ce qui est contraire à toute logique. Les responsables qui usant, de pratiques peu sérieuses, convoquent des professeurs leur demandant d’élaborer un argumentaire du colloque dont l’intitulé est préalablement choisi. Etrange ! Trop peu opératoire. Il est nécessaire d’inviter des intervenants étrangers de haute tenue, européens, asiatiques ou américains, à effectuer des séjours dans nos facultés. Cette réalité permet de poser la question de la présence de véritables  instances scientifiques (CSD, CSF) au niveau des départements et de la faculté qui, au lieu, de fonctionner comme des moulins à paroles (plus de 8heures de réunion) qui pourraient se transformer en véritables espaces où on discuterait les vraies préoccupations de la faculté.
Les questions éthiques se posent avec une extraordinaire acuité. Le problème du plagiat, par exemple, est toujours d’actualité sans que les structures dites scientifiques ou les instances administratives ne se mobilisent pour enrayer ce fléau en sanctionnant sévèrement les auteurs de délits de reproduction malhonnête de textes et de travaux d’autrui. Ces dernières années, plusieurs cas de soupçon de plagiat ont été signalés sans que les CSD ou le CSF ne se soient autosaisis. C’est un sujet tellement délicat qu’il porte désormais atteinte à la sécurité nationale. Les jeux malsains avec l’évaluation, comme les interventions d’enseignants ou d’éléments extérieurs pour gonfler la note de tel ou tel étudiant devraient être sérieusement pris en charge par les différentes structures, dans le respect des règles. Dans tous les cas, les textes devraient être souverains, évitant les règlements de comptes.
Une réforme sérieuse de l’université respectant les règles de la rigueur scientifique et du travail pédagogique est à même de contrebalancer les jeux de rente actuels. Il avait raison, l’ancien ministre de l’enseignement supérieur, M.Abdellatif Rahal qui me disait à Paris, en 1985, alors qu’il était en poste à l’UNESCO, qu’il y avait beaucoup de résistances pour changer les choses. Bouteflika lui-même avait la même idée en 1987 tout en faisant l’éloge de la période des années 1970. Que s’est-il passé depuis pour que les choses se dégradent aussi tragiquement comme dans  cette faculté des lettres, qui semble confortablement installée dans un profond sommeil ?






 
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