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KATEB YACINE ET LES BOURRICOTS SOLITAIRES
A propos de mauvais procès
 
Par Ahmed CHENIKI
Ces derniers temps, on ne cesse de faire appel à Kateb Yacine, c’est vrai qu’il est une référence incontournable, les uns voudraient minimiser sa valeur littéraire, d’autres tentent, on ne sait pourquoi de réduire la dimension extrêmement importante de son théâtre. Dans les deux cas, ces tentatives trop peu sérieuses résistent mal à la force de la production littéraire et artistique de cet auteur-phare qui n’acceptait ni les postures d’adoration ni les positions d’arrière-garde, comme il ne voulait pas qu’il soit réduit à un rôle de militant, lui, le poète, le grand poète qui a traversé tous les genres : de la poésie, au roman  en passant par le théâtre. Ce serait extraordinaire d’interroger sérieusement, sans cette machinerie trop peu opératoire faite de grilles et d’application de recettes magiques, le passage du poème (Nedjma, le poème ou le couteau), au roman (Nedjma, puis le Polygone étoilé) et au théâtre (notamment sa suite tétralogique, Le cercle des représailles et Le sans-culotte) où l’on retrouve une sorte de dialogue fonctionnant comme une affabulation sublimée de mêmes personnages repris dans ces textes et du rapport extraordinaire du tragique et de l’épique, du sublime et du grotesque, du satirique et du comique. Ses textes construisent des univers transidentitaires, transculturelles où le monde littéraire est fait de traces, de strates et de fragments d’autres textes et d’autres réalités culturelles. Jamais la réalité algérienne n’avait été aussi bien décrite que dans cet ensemble tétralogique et dans ses deux romans qui n’en font qu’un, en réalité, Nedjma et Le polygone étoilé. La tragédie est, chez Kateb Yacine, paradoxalement vouée à l’optimisme ; la mort donne naissance à la vie. Ainsi, quand Lakhdar meurt, c’est Ali qui poursuit le combat. Nous avons affaire à une tragédie optimiste qui associe la dimension épique au niveau de l’agencement narratif et de l’instance discursive. Tragique et épique se côtoient, se donnent en quelque sorte la réplique.   Le personnage impossible, insaisissable, Nedjma, traverse toute l’œuvre de Kateb et fait fonctionner les pièces tragiques sa poésie et ses romans.
Chers amis, Kateb, c’est d’abord le poète, mais qui a, depuis son jeune âge, pris position pour l’indépendance. A 16 ans, il connut les affres de la prison, alors qu’il était lycéen, suite aux manifestations de mai 1945. A 17-18 ans, il donne une conférence à la salle des sociétés savantes à Paris intitulée : L’Emir Abdelkader et l’indépendance de l’Algérie. Tout un programme. Tout cela se retrouve dans Nedjma et dans ses deux pièces, Le cadavre encerclé, mise en scène par Jean-Marie Serreau, mais interdite en France, jouée à Bruxelles, Antoine Vitez interprétait Lakhdar avant Zinet qui reprend le rôle, par la suite.
Il faut revenir à la genèse d'un texte extrêmement complexe qui ne dut sa parution en 1956 aux éditions du Seuil qu'après un long processus de gestation entamé par la publication de son long poème, Nedjma, le couteau ou le poème dans la revue "Esprit", puis des tentatives infructueuses pour le faire accepter (le texte n'était pas simple et il se caractérisait surtout par une dimension historique, je dirais nationaliste, qui dérangeait, en pleine période coloniale) par des éditeurs trop gênés par la censure coloniale et la dimension révolutionnaire du roman, au sens politique et poétique. D’ailleurs, l’un ne va pas sans l’autre. Aristote a été le premier à nous apprendre cette vérité, en écrivant deux textes complémentaires, La Poétique, puis La Politique qui entretiennent d’extraordinaires rapports dialectiques.
Le manuscrit remanié par Kateb Yacine aux Editions du Seuil subit de nombreuses transformations avant d’être accepté et édité. Kateb accepta le jeu d’autant plus qu’il voulait se faire publier (lire ses lettres adressées à son instituteur, parues dans La Nouvelle Revue Française). Il ne pouvait faire autrement. De très nombreux auteurs algériens, maghrébins et africains ont connu cette situation. L’équipe éditoriale du Seuil constituée de Michel Chodkiewicz, Jean Cayrol et Jean Daniel , tombée d’ailleurs, sous le charme d’un roman dont la structure et le « récit » étaient singuliers , réorganisa le texte et supprima une grande partie, en fonction des orientations éditoriales du Seuil. Le manuscrit déposé par Kateb était volumineux et obéissait à une construction narrative qui ne correspondait pas aux désirs d’un éditeur, par définition commerçant. Il faudrait connaître le sort, par exemple de La Jalousie de Robbe-Grillet, qui avait été refusé par Gallimard au prétexte qu’il était mal construit. C’est grâce aux Editions de Minuit et à son patron Jérôme Lindon que ce texte fut publié et considéré comme le point de départ du nouveau roman, célébré partout dans le monde. Il faut savoir que la partie expurgée du roman initial a constitué l’ossature centrale d’un autre roman de Kateb, Le polygone étoilé, paru aux Editions du Seuil en 1966. Mouloud Feraoun se fit supprimer deux chapitres dans le fils du pauvre qu’il reprendra par la suite dans un autre texte. De nombreux autres écrivains connurent la même chose. La logique éditoriale est tout d’abord une logique commerciale se fondant sur un lecteur virtuel et un champ de lecture possible, parfois construit par les instances dominantes sur le plan politique, idéologique et littéraire.
On peut ne pas comprendre Nedjma, c’est tout à fait normal, comme l’a soutenu Hamid Grine mais ce qui l’est moins, c’est de chercher sans argument sérieux à rapetisser sa valeur ou à dire comme le soutient Kaddour Naimi du Théâtre de la mer que, sans lui, le théâtre de Kateb n’aurait pas existé, alors que bien avant les années 1970 et avant l’indépendance, sa production dramatique et celle d’Aimé Césaire était célébrée (Le cercle des représailles a été édité en 1959 aux éditions du Seuil). JE PARLE DU ROMAN ET DU THEATRE DE KATEB, PAS DE KATEB. Parlons de sa productions et évitons de plonger dans des aventures délatrices. Antoine Vitez considérait, comme Louis Aragon d’ailleurs (selon le témoignage de Ahmed Akkache) que Kateb Yacine était un « génie ». Serreau témoigne de la force et la puissance dramatique des pièces de Kateb qui seraient, selon lui, des « perles rares ». Serreau comme Gatti qui ont appris à Kateb ce qu’est la scène savent ce qu’ils disent quand ils évoquaient cet homme de théâtre, auteur et metteur en scène qui avait une forte culture théâtrale que je ne trouve nullement aujourd’hui chez ses contempteurs. J’ai eu des discussions interminables avec lui sur le théâtre, Eschyle, Sophocle, Weiss, Brecht, Brook, Ibsen, Artaud, Ksentini, Alloula, les formes vietnamiennes, comme le Chéo, il touchait à tout et lisait à n’en plus finir. Le théâtre et l’art sont des affaires sérieuses pour les laisser aux « amateurs » d’histoires de deux sous ou aux délateurs. Je conserve toujours chez moi cet ouvrage sur le Cheo vietnamien qu’il m’avait prêté, il est plein de notes, de remarques et de possibles transpositions.
Le texte-phare de la littérature du Maghreb, Nedjma, reste un des espaces fondateurs, au sens plein du terme, de la littérature et des arts. Mais c’est un texte-monument, un véritable texte qui peut-être réfractaire à une lecture de premier degré. D’où la difficulté rencontrée par de nombreux lecteurs pour le lire, le considérant comme incompréhensible. Nedjma n’est pas un roman à l’eau de rose, un roman de large consommation.  Comme d’ailleurs les grands romans. Kafka est difficile, Faulkner l’est autant. Joyce, Marquez. Les gens préfèrent un roman de gare, Guy des Cars ou Coelho à des géants de la littérature qu’ils ne comprendraient pas comme  Marquez, Borges, Asturias, Carpentier et bien d’autres grands de la littérature. Un Kateb, un Asturias ou un Borges se vendent 1000 fois moins bien qu’un Harlequin. Mais ce qui reste, c’est Nedjma, 100 ans de solitude ou Le pape vert.
Je me souviens , il y a un peu moins de 30 ans, Djaout et moi, nous étions chez Déjeux à Paris, en train  de discuter littérature. Durant une courte absence, Déjeux me lança : pourquoi n’écrit-il pas d’une manière simple ? Je lui avais répondu que Djaout au même titre que de grands écrivains français et européens, a compris que la littérature est avant tout un travail sur le langage. C’est ce qu’il faisait, même si certains ne comprenaient pas ses romans. Il savait que la grande littérature n’était pas celle des gares. Tahar Djaout mérite que ses textes soient réellement examinés parce qu’ils sont d’une extrême densité. Les petits romans se caractérisent par une certaine transparence (certes, ils se vendent souvent bien), alors que les grands textes sont opaques, ce qui fait leur puissance et leur force.
C’est vrai, de grands noms de la littérature, notamment Driss Chraibi (qui est son ainé et qui a édité son premier roman en 1954,Le passé simple avant Nedjma), Saadallah Wannous, Boudjedra, Khair Eddine et bien d’autres revendiquent l’héritage de Kateb Yacine et de son texte, Nedjma, qui n’a jamais bénéficié d’un grand prix. Alors qu’il mérite les plus belles récompenses. Mais les prix littéraires sont marqués par les jeux idéologiques. Etait-il concevable qu’un roman fortement anticolonial, en pleine période coloniale, ancré dans les jeux historiques du pays, révolutionnant les techniques d’écriture, glane un prix connu. Exclu. D’ailleurs, la pièce, Le cadavre encerclé, mise en scène par Jean-Marie Serreau était interdite en France. Elle a fini par être jouée en Belgique. Kateb vivait loin de l’Algérie et souvent, en dehors de France parce qu’il était menacé par les forces coloniales. Jamais, des textes algériens n’ont dénoncé de manière aussi forte la colonisation. A dix-sept ans déjà, il avait donné une conférence à la salle des sociétés savantes à Paris intitulée, tenez vous bien : Abdelkader et l’indépendance de l’Algérie. Qui avait le courage de le faire à l’époque ? Trop peu. Kateb était du nombre.
Oui, on a le droit de comprendre ses textes sans chercher à amoindrir son œuvre qui est immense. Ces derniers temps, on a même cherché, une fois mort, à le déposséder de son théâtre, celui des années 70. Kateb est un immense écrivain, un grand homme de théâtre, un véritable « paysage humain », pour reprendre Nazim Hikmet. Mais évitons toute idolâtrie. CHACUN A LE DROIT DE L’AIMER OU DE NE PAS L’AIMER. DE LE COMPRENDRE OU DE NE PAS LE COMPRENDRE. SEULE SON ŒUVRE TEMOIGNE DE SES COMBATS ET DE SON GENIE.
La littérature, comme le cinéma et le théâtre, sont réfractaires à une lecture unique. Chacun a le droit d'aimer ou de ne pas aimer. Roland Barthes avait titré un de ses ouvrages, Le plaisir du texte, il voulait montrer que tout vrai texte littéraire est marqué par la subjectivité du langage et une certaine complexité exigeant une pluralité et une successivité des lectures. Gabriel Garcia Marquez avouait dans son ouvrage-mémoires, Vivre pour la raconter, qu'il n'avait pas aimé et compris Le bruit et la fureur de Faulkner et Ulysse de Joyce la première, c'est par la suite qu'il avait aimé ces monuments de la littérature. La même chose pour Nedjma. D'ailleurs, même Kateb considère que c'est un texte difficile à lire. Il faudrait éviter les insultes et les anathèmes. Chacun a le droit d'aimer ce qu'on veut. Faut-il que tous les hommes aiment la même femme ou toutes les femmes aiment le même homme. La question de la réception de la littérature et des arts est extrêmement complexe. La littérature est un bien public. Je ne vois pas pourquoi s'attaquer à Boudjedra, Djaout ou Ouettar, ne s'intéresser qu'à leurs déclarations, ce qui n'est pas important, mais l'essentiel, c'est de lire leurs textes, voir les films et des pièces qu'il faudrait interroger. Nous avons tous des goûts différents en littérature et dans les arts. Hegel dans "Esthétique" l'explique très bien. On peut aimer Nedjma, comme moi d'ailleurs ou ne pas aimer, c'est une question de culture, de goût, de formation...Un écrivain n'est pas un soldat, ni un représentant d'une armée. C’est la dimension ludique qui traverse les jeux de la réception. L’art n’est pas une troupe militaire et l’écrivain n’est pas un soldat.
Il serait temps d’avoir de vrais débats, en dehors de toute exclusion, d’anathèmes ou d’insultes. Ce que déclarent tel ou tel écrivain, tel ou tel cinéaste, tel ou tel homme de théâtre n’est pas primordial, mais c’est son œuvre qu’il faudrait interroger. Pour le faire, il faudrait posséder les outils et la culture nécessaires permettant une lecture subjective ou quelque peu distante des réalités littéraires et artistiques. Faut-il continuer à sombrer dans ce tragique jeu de massacres faits de rejets et d’insultes. Les uns s’étaient attaqués à Djaout, d’autres à Ouettar, à Boudjedra, à Alloula et bien d’autres. Faut-il détruire tout notre substrat culturel ?
 
 



 
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