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MASTER 2-UNIVERSITE D'ANNABA

APPROCHES CRITIQUES

La vision du monde chez Lucien Goldmann
 
L’examen des rapports qu’entretiennent les représentations littéraires et artistiques ne datent pas d’aujourd’hui. Depuis le dix-neuvième siècle, avec Mme de Staël, de Taine et de Renan, la critique littéraire a commencé sérieusement à interroger le texte littéraire et artistique en le mettant en relation avec la dynamique sociale.
Ainsi, au vingtième siècle, un certain nombre de critiques s’intéressent à cette relation, ne daignant pas de rapprocher forme et contenu qui constituent les deux aspects d’une même réalité. On peut citer entre autres auteurs ou « écoles », l’école de Francfort insistant sur l’autonomie de l’écriture, avec comme élément central, Théodor Adorno et Lukacs. Le philosophe marxiste Georg Lukacs (1885-1971) tente de situer la production littéraire dans son contexte historique, social et politique, tout en proposant l’idée de réification qui s’oppose à la notion de reflet, considérant le roman comme le genre dominant, par excellence, de l’art bourgeois moderne et son développement serait lié à l’Histoire de cette société. « Ce qui est vraiment social dans la littérature, c’est la forme », écrit Lukacs qui estime que les structures mentales de la conscience collective entretiennent avec les structures esthétiques et artistiques un rapport étroit.  Idée reprise d’ailleurs par d’ailleurs par Lucien Goldmann qui propose ce qu’on appelle communément le »structuralisme génétique » qu’il définit ainsi : « Le structuralisme génétique part de l'hypothèse que tout comportement humain est un essai de donner une réponse significative à une situation particulière et tend pour cela à créer un équilibre entre le sujet de l'action et l'objet sur lequel elle porte, le monde ambiant ».
La critique marxiste considère que les conditions de production économiques sont déterminantes par rapport aux structures politiques, culturelles et idéologiques. L’œuvre littéraire serait l’expression d’une classe sociale. C’est à partir de cette idée centrale que Lucien Goldmann (1913-1970)  va développer son discours critique qu’il explicite notamment dans trois de ses livres, Le Dieu caché (1956) , Épistémologie et structuralisme génétique,  Pour une sociologie du roman(1964), Structures mentales et création romanesque (1970). Ce philosophe qui a une profonde connaissance de la philosophie allemande et du parcours analytique de Lukacs cherche à interroger les rapports de l’œuvre littéraire avec les conditions de production ayant permis la mise en œuvre du texte. Il parle ainsi dans son ouvrage, Le Dieu caché : « Une idée, une œuvre ne reçoit sa véritable signification que lorsqu’elle est intégrée à l’ensemble d’une vie, d’un comportement. De plus, il arrive souvent que le comportement qui permet de comprendre l’œuvre n’est pas celui de l’auteur, mais celui d’un groupe social (auquel il peut ne pas appartenir) » . Selon Goldmann, le monde est travaillé par l’idée de conscience possible qui serait une conscience de classe correspondant au «  maximum d'adéquation à la réalité que saurait atteindre (tout en étant entendu qu'elle ne l'atteindra peut-être jamais) la conscience d'un groupe, sans que pour cela celui-ci soit amené à abandonner sa structure ». Celle-ci serait à l’origine de la vision du monde qu’il considère comme « un point de vue cohérent et unitaire sur l'ensemble de la réalité et la pensée des individus, qui à quelques exceptions près, est rarement cohérente et unitaire ». Il explique ainsi la particularité des grands écrivains : «Les grands écrivains représentatifs sont ceux qui expriment, d'une manière plus ou moins cohérente, une vision du monde qui correspond au maximum de conscience possible d'une classe ; c'est le cas partout, pour les philosophes, les écrivains, les artistes. » (Sciences humaines et Philosophie.) ».
On ne peut comprendre un fait sociologique ou littéraire comme si on l’intègre dans le tout social. Le sociologue de la littérature, Pierre Zima considère que Goldmann «continue avec persévérance la tradition hégélienne en supposant que toute grande œuvre littéraire exprime une vision du monde et qu'elle peut être interprétée de manière univoque, autrement dit : qu'elle a un équivalent philosophique».
Lucien Goldmann propose deux étapes pour cerner l’œuvre littéraire : la compréhension et l’explication.
Première étape : La compréhension qui est la mise en relief de la « structure significative » de l’œuvre tributaire d’une lecture immanente.
Deuxième étape : l’explication qui consisterait en la confrontation de l’œuvre avec le monde extérieur.
Le critique devrait saisir la vision du monde (étape de la compréhension), puis il passera à l’étape de l’explication consistant à inscrire la structure dans une structure beaucoup plus étendue, celle d’un groupe social.
« Au niveau interprétatif et formel, il importe que le chercheur s’en tienne rigoureusement au texte écrit, qu’il ne lui ajoute rien, qu’il en tienne compte dans son intégralité ; qu’il en rende compte à un degré quantitatif tel qu’il ne puisse pas y avoir, au moment où s’effectue sa recherche, d’autre hypothèse le faisant au même degré, et surtout qu’il évite tout emploi de procédés qui, d’une manière ou d’une autre, aboutissent à substituer au texte effectif un autre texte élaboré ou imaginé par le critique, le concept le plus utilisé pour obtenir de pareilles distorsions-et par cela le plus contestable pour l’étude scientifique d’un texte littéraire-me paraissant être celui de symbole ».
L’œuvre qui n’est nullement le miroir de la conscience collective, mais l’expression d’une conscience possible d’une classe sociale particulière met en relation « l’homologie structurale » entre l’œuvre littéraire et la conscience collective d’un groupe social, allant dans le sens d’une totalité et d’une lecture totalisante. Goldmann qui a essentiellement travaillé sur les œuvres de Pascal et de Racine part de l’idée maîtresse du structuralisme génétique considérant les sujets et les groupes sociaux comme le moteur de l’histoire et de la création culturelle. « C’est le rôle de l’écrivain de porter cette vision du monde à un maximum de conscience et une représentation structurée ».
Le travail du critique serait de mettre en relation la vision du monde comme moment vécu et recréé par l’œuvre littéraire et cet univers et les outils et les structures littéraires. Il est clair qu’on ne peut également comprendre la démarche de Goldmann sans cerner les contours de la réification et l’interrogation de l’œuvre d’Alain Riobbe-Grillet, notamment son roman, La jalousie.  Reprenant l’idée de héros problématique, chère à Lukacs, Goldmann explique que lors de l’expérience capitaliste, le héros disparait pour se transformer en produit et en marchandise.
 
 
 
 
 
 
LE REFLET BRISE
On confond souvent reflet avec miroir comme si la littérature et la représentation artistique, des œuvres d’art et de langage, pouvaient être une simple reproduction de la réalité, évacuant la dimension littéraire et réduisant l’œuvre littéraire à un simple document. Cette manière de faire est vivement contestée par des critiques marxistes comme Macherey, Prévost ou Barberis, partant des propositions et de Lukacs qu’ils interrogent sérieusement, contestant certaines propositions de Lucien Goldmann, notamment l’idée d’homologie entre les structures littéraires et les structures sociales, et reprenant à leurs comptes les analyses de Marx sur la production romanesque de Balzac et de Lénine sur les textes de Tolstoï, considérant que leurs œuvres sont l’expression des contradictions de leurs sociétés.
Pierre Macherey dans son ouvrage, Pour une théorie de la production littéraire (Maspero), propose une autre définition de la notion de « reflet », préférant utiliser les termes « reflet brisé » qui serait, selon lui, « ce miroir brisé autant par ce qu’il ne réfléchit pas que par ce qu’il réfléchit ». Il explique ainsi cette notion, rejetant définitivement l’idée de reproduction immédiate : « expression, cela ne veut pas dire reproduction (ni même connaissance), mais figuration indirecte suscitée par les défauts de la reproduction ».
Macherey s’insurge contre l’usage schématique et réducteur du « reflet » qui considère la « littérature bourgeoise » comme une « littérature décadente », idée soutenue par le Prolet-kult russe, mais attaquée par Lénine, notamment dans ses six articles sur Tolstoï où il défend l’idée de la littérature comme dépassement et l’expression, parfois contre les intentions de l’auteur, des contradictions de la société, donnant à voir l’émergence d’un groupe social auquel il peut ne pas appartenir. Les adeptes du reflet mécanique accordent une importance exagérée à l’opposition de classes incarnée par les écrivains et les personnages de leurs œuvres. Cette manière de voir est trop discutable, d’autant plus qu’elle néglige la forme réduisant l’œuvre littéraire au sujet traité. Ce regard n’est pas singulier, mais parcourt de grands ensembles critiques. Selon la nouvelle école marxiste conduite par Barberis et Macherey, l’œuvre ne peut-être le reflet direct et mécanique de la réalité, elle entretient avec la réalité une relation dialectique.
Jacques Dubois, dans un article intitulé, Pour une critique littéraire sociologique  (« Le littéraire et le social ») évoque ainsi l’idée de reflet chez Auerbach : « Pour l’essentiel, son auteur demande aux œuvres dans quelle mesure et sous quels aspects, elles représentent la réalité dans ce qu’elle a de quotidien, de concret et de trivial et si elles traitent ce réel sur un ton sérieux et dans un langage approprié. Pour lui, et bien qu’il évoque la sociologie qu’incidemment, la manière dont un écrivain appréhende la réalité, la perspective dans laquelle il s’inscrit, le style par lequel il la figure ne peuvent s’expliquer que par la référence à la situation de l’écrivain dans son temps, et plus largement, par référence au contexte socioculturel » .
Il est tout à fait évident que tout texte devrait-être situé dans son contexte. Ce qui permet de situer les multiples médiations esthétiques et sociologiques caractérisant l’œuvre forcément marquée par les multiples bruits de la vie société et des traces esthétiques et artistiques, contribuant grandement à la mise en œuvre du texte littéraire. Eric Auerbach l’explique clairement dans son ouvrage intitulé d’ailleurs, Mimésis (Gallimard, 1968), ce qui permet de comprendre préalablement le discours de l’auteur : «Le traitement sérieux de la réalité contemporaine, l’ascension de vastes groupes humains socialement inférieurs au statut de sujets d’une représentation problématique et existentielle d’une part,-l’intégration des individus et des événements les plus communs dans le cours général de l’histoire contemporaine-, l’instabilité de l’arrière-plan historique, d’autre part. Voilà, croyons nous, les fondements du réalisme moderne, et il est naturel que la forme ample et souple du roman en prose se soit toujours plus imposée pour rendre à la fois tant d’éléments divers »
Le texte devrait-être lu comme une totalité, un réseau d’éléments et de relations, investi par les lieux et les traces d’instances sociologiques et historiques. Toute œuvre littéraire est travaillée par différentes médiations. C’est pour cela que toute analyse littéraire est tributaire d’examens convoquant diverses disciplines. L’approche pluridisciplinaire est à même de cerner le texte sans pour autant épuiser sa lecture qui reste ouverte. 
 
 
 
 
 
 
LA NOUVELLE CRITIQUE :LA CRITIQUE THEMATIQUE
Gaston Bachelard (1884-1962), Marcel Raymond, Albert Béguin, Jean-Pierre Richard et Jean Starobinski apportent une critique nouvelle, une approche nouvelle de la littérature, mettant en relief les différents thèmes et motifs caractérisant les œuvres littéraires. Cette critique a été qualifiée dans les années 1950-60 de « Nouvelle critique ».  
Gaston Bachelard : Passionné de psychanalyse et connaissant parfaitement le travail de Freud et de Jung, il accorde, comme un médecin, une place importante à l’analyse des médiations psychanalytiques. Il explique ainsi sa méthode : «  Il y faudrait une culture médicale et surtout une grande importance des névroses. N ce qui nous concerne, nous n’avons pour connaitre l’homme, que la lecture, la merveilleuse lecture qui juge l’homme d’après ce qu’il écrit » (L’eau et les rêves, 1942, p.14)
Admirant Freud et considérant la psychanalyse comme une méthode pouvant permettre la lecture des textes littéraires, Bachelard emploie volontiers le vocabulaire et les thèses psychanalytiques pour déceler les liens et les rapports qu’entretiennent les images poétiques à une « réalité onirique » profonde et à travers l’interrogation de quatre éléments fondamentaux caractérisant le discours bachelardien : l’eau, le feu, l’air et la terre. D’ailleurs, les titres des ouvrages présupposent une lecture particulière : La psychanalyse du feu (1938), L’eau et les rêves (1942), L’air et les songes (1944), La terre et les rêveries du repos , La terre et les rêveries de la volonté, La poétique de l’espace (1957), La poétique de la rêverie (1960).
Le travail s’articule autour du questionnement des rêveries et de l’interrogation des névroses et des rêves. Ce questionnement des territoires oniriques obéit à la volonté de mettre en relief le fonctionnement intérieur des personnages et du récit à partir d’éléments naturels.
MARCEL RAYMOND (De Baudelaire au surréalisme, 1933)
Raymond  continue dans le même sens en cherchant à lire de l’intérieur le fonctionnement de la structure romanesque, commençant par la lecture de la vie intérieure de l’auteur, exigeant une grande « connaissance par le dedans ». Le critique est appelé à cerner l’expérience primordiale qui est à la racine même de la conscience qu’il explore.
ALBERT BEGUIN
C’est une lecture intérieure, explorant le moi profond et l’expérience intérieure de toute production romanesque et littéraire. Albert Béguin a essentiellement travaillé sur la littérature romantique. Il écrit ceci ; « Le romantisme cherche dans les images, même morbides, le chemin qui conduit aux régions ignorées de l’âme, non pas par curiosité, non pour les nettoyer et les rendre plus fécondes en vue de la vie terrestre, mais pour y trouver le secret de tout ce qui, dans le temps et dans l’espace, nous prolonge au-delà de nous-mêmes et fait de notre existence actuelle un simple point sur la ligne d’une destinée infinie »
Dans la continuité de Bachelard et de Béguin, Georges Poulet, Jean Starobinski cherchent à révéler dans les textes littéraires la présence d’un certain nombre de thèmes qui contribuent à la mise en œuvre du discours littéraire et à la construction du texte, l’existence de certaines structures contraignantes. Le travail du critique serait de retrouver ces thèmes obsédants et ces structures, de retrouver la manière d’être du texte et le projet de l’auteur à reconstruire à partir de l’interrogation de ces structures et de ces thèmes.
GEORGES POULET
Il s’intéresse essentiellement au questionnement et à la saisie de l’espace et du temps constituant les éléments essentiels de la lecture de l’œuvre littéraire. La saisie de ces instances permettrait de mieux mettre en évidence le discours, le fonctionnement du récit et l’itinéraire des personnages. Poulet propose l’examen de certains aspects de la conscience littéraire de la durée et de l’instant se manifestant dans un espace et un lieu particuliers. Les instances spatiotemporelles détermineraient la compréhension du texte et permettraient la connaissance de sa structuration. Ses textes tentent de proposer une lecture à partir de la saisie du temps et de l’espace (Etudes sur le temps humain, Plon, 1950, Mesure de l’instant, 1968, La distance intérieure, 1952, Les métamorphoses du cercle, 1961, L’espace proustien, 1963.
Le critique devrait décrire les diverses expériences de la conscience pour voir comme elle est saisie et perçue dans les catégories spatiotemporelles.
JEAN-PIERRE RICHARD
C’est à une profonde incursion dans l’inconscient que nous invite Jean-Pierre Richard qui accorde une exceptionnelle attention aux images propres, aux représentations singulières de chaque auteur. Il cherche ainsi à saisir dans l’œuvre littéraire un « sens naïf et implicite » correspondant au travail préparant et organisant l’élaboration de la pensée individuelle, contribuant ainsi à la compréhension et à a saisie de l’acte créateur. L’œuvre se présente ainsi comme une « structure révélatrice de la personnalité de son créateur », de l’écrivain dont on questionne sa relation avec le monde et sa façon dont il le sent et le perçoit. Cette expérience est mise en œuvre par un travail d’interrogation de l’itinéraire de l’auteur et de ses positions par rapport au monde. Jean-Pierre Richard est un des grands spécialistes de Stéphane Mallarmé. Son ouvrage, L’univers imaginaire de Mallarmé (1962), est un texte de référence pour saisir l’œuvre de Mallarmé. Sa démarche critique comporte deux étapes :
1)    Il « passe de l’œuvre à la sensibilité profonde de l’auteur », en considérant tout écrit comme pareillement « signifiant » (lettres, brouillons, esquisses ou vers achevés). Ainsi, le critique devrait interroger ces fragments, tentant de comprendre ses postures implicites.
2)    Un travail de reconstruction est nécessaire pour comprendre les liens entre les différents thèmes précédemment mis en lumière et l’évolution du poète dans son processus d’auto-connaissance et de quête de soi.
Ses ouvrages les plus connus : Littérature et sensation (1954), Poésie et profondeur (1955), Paysage de Chateaubriand (1967), Etudes sur le romantisme (1971).
JEAN STAROBINSKI
Starobinski, comme Bachelard, emprunte un certain nombre d’éléments au freudisme et les réutilise dans ses travaux de critique littéraires, accordant une grande importance à la question du regard qui articule toute son expérience critique. Ainsi, il serait opératoire d’interroger la place du regard et sa fonction dans l’économie générale du texte littéraire tout en suivant la signification de ce regard dans l’œuvre. La plupart de ses textes s’inscrit dans cette perspective : La transparence et l’obstacle (1958), L’œil vivant (1961).
C’est dans le regard, soutient-il, que s’exprime « l’intensité du désir » et de « tous les sens, la vue est celui que l’impatience commande de la façon la plus manifeste ». Strarobinski réemploie les apports de la psychanalyse cherchant à explorer l’inconscient travaillant l’œuvre littéraire, cherchant à retrouver les profondeurs d’inconscience et déterminer son organisation implicite et sa structuration secrète servant de prétexte à des manifestations dynamiques. Ce qui est important, c’est de dégager l’implicite, le caché, le non dit qui caractérise l’œuvre littéraire, éclairer l’expérience cachée de tel ou tel homme, de l’Homme.
Olivier Mannoni : « Tout texte peut toujours en dévoiler un autre et donc une psychanalyse littéraire est possible à l’indéfini. Il n’y a pas d’exhaustivité de la critique analytique, qui semble atteindre, par la radicalisation de la démarche interprétative le comble de la critique littéraire. »
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
LA PSYCHOCRITIQUE
Quelques éléments généraux
L’influence de la psychanalyse est importante dans la critique littéraire qui, après un quelques hésitations, s’était mise à utiliser les outils de cette discipline qui séduit sérieusement, au-delà de son territoire, pris en charge par de grands philosophes comme Bachelard, Foucault ou Deleuze.
Sigmund Freud a été le premier à interroger un texte littéraire en recourant à ses propres travaux. Il fait une lecture particulière de La Gradiva de l’écrivain allemand, Wilhelm Jensen, avec un texte critique, Le délire et le rêve dans La Gradiva de Jensen, cherchant à déceler les relations entretenues entre le producteur et son œuvre et les jeux caractéristiques de l’auteur et de la mise en œuvre de ses propres fantasmes, ses névroses et ses désirs dans son propre texte. Si Freud tente de comprendre la vie intérieure de l’auteur, à travers le parcours de ses personnages et de son univers onirique, Charles Mauron (1899-1966) propose une méthode de critique littéraire à partir de la psychanalyse. Aussi, met-il en œuvre quatre opérations pouvant permettre l’organisation du texte comme « la structuration symbolique d’un conflit ». Ce processus analytique a pour objectif la découverte du mythe personnel de l’auteur. Mauron qui a essentiellement travaillé sur des textes de Mallarmé et de Racine met en œuvre une démarche visant la révélation de l’inconscient dans l’élaboration des œuvres littéraires. Ainsi, il présente ainsi son processus de lecture qu’il subdivise en quatre étapes :
Première opération : elle consiste en la superposition des textes d’un même écrivain pour y trouver des réseaux de métaphores des figures mythiques obsédantes,  des séquences dramatiques récurrentes, redondantes. Ces métaphores obsédantes constituent l’élément fondamental de tout le travail.
Deuxième opération : A partir de cet inventaire des « métaphores obsédantes », le critique sera amené de saisir le « mythe personnel » structurant l’ensemble des œuvres et à donner à voir l’idée centrale qui caractérise l’inconscient de l’écrivain.
Troisième opération : C’est ici que se font le travail d’interprétation et la lecture psychanalytique de ce mythe découvert à partir d’un relevé systématique des différentes métaphores répétitives comme « mise ne scène  du fantasme inconscient de l’ écrivain » 
Quatrième opération : C’est ici que se fera la confrontation des résultats avec la biographie. Le critique tentera de contrôler les résultats obtenus avec les éléments biographiques.
Dans ce type d’analyse, est privilégiée l’importance de l’inconscient et des associations libres, réduisant à néant les réalités sociales, historiques et politiques, favorisant sciemment les interprétations symboliques. On privilégie essentiellement l’exploration de la vie intérieure et de l’inconscient des personnels qu’on confrontera avec la vie de l’auteur.
-Quelques titres d’ouvrages en relation avec la psychocritique: Des métaphores obsédantes au mythe personnel de Charles Mauron,1963 ; Introduction à la psychobiographie de Dominique Fernandez, 1970 : Psychanalyse et création, 1972
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
LA PSYCHANALYSE EXISTENTIELLE
 
Pendant longtemps, la critique sociologique et marxiste domine la scène littéraire et artistique et marque de son empreinte le discours littéraire. C’est vrai que durant cette période, le marxisme tenait une place dans les débats intellectuels en Europe. La psychanalyse commençait également à s’imposer et à séduire de grands pans de l’intelligentsia. Ainsi, l’individu se trouve au cœur de ce nouveau type d’introspection qui convoque l’inconscient et la libido comme éléments essentiels de toute analyse.
La lecture sociologique et marxiste et la critique psychanalytique ont un point commun : chercher la ou les significations d’une œuvre littéraire en dehors de l’interrogation des structures littéraires, c’est-à-dire dans les espaces sociaux ou dans les rets de l’inconscient ou dans le jeu des relations sociales et des rapports de production contribuant à la mise en œuvre du texte littéraire. Jean-Paul Sartre va proposer, à partir des années 40, une lecture pouvant faire cohabiter les approches sociologiques et psychanalytiques. Cette position  singulière mise en œuvre dans un contexte particulier mettant en opposition marxisme et psychanalyse permet de combiner les deux critiques, en leur empruntant un certain nombre d’éléments. C’est à partir de son ouvrage, L’être et le néant (1943) que Sartre propose cette nouvelle lecture appelée, psychanalyse existentielle, pouvant inscrire la quête individuelle dans un projet collectif, mettant en exergue la place de l’individu dans le mouvement de l’Histoire tout en insistant sur la relation dialectique entre style et vision du monde qu’il explique dans ses travaux sur Faulkner et Baudelaire. Il s’exprime ainsi à propos de Faulkner et de son style : « Une technique romanesque renvoie toujours à la métaphysique du romancier. La tâche du critique est de dégager celle-ci avant d’apprécier celle-là » (Situations I, 1947).
Pour Sartre qui tente à trouver tout ce qui, dans le texte littéraire peut être révélateur de l’expérience singulière d’un homme qui a choisi d’être écrivain pour exprimer ses angoisses, l’œuvre littéraire est extrêmement complexe et fondamentalement ambigüe. Ainsi, insiste t-il sur l’importance des rapports philosophie/littérature et de l’interrogation du « je »pour cerner l’itinéraire de l’œuvre et voir dans quelles conditions certaines personnes réussissent à écrire leurs œuvres. Ce qui pousse à chercher à avoir une profonde et synthétique connaissance de l’auteur. Sartre explique ainsi sa méthode, évoquant Flaubert : « Etre, pour Flaubert comme pour tout sujet de « biographie », c’est s’unifier dans le monde. L’unification irréductible que nous devons rencontrer, qui est Flaubert, et que nous demandons aux biographes de nous révéler, c’est donc l’unification d’un projet originel, unification qui doit se révéler à nous comme un absolu non substantiel » (L’être et le néant)
Si la psychanalyse empirique « cherche à déterminer le complexe, elle veut découvrir, aux sources de la personne, un déterminisme psychobiologique », Sartre qui insiste sur l’idée de responsabilité et de choix évacue deux éléments essentiels de la psychanalyse : la libido et l’inconscient et mettant en lumière le choix personnel et subjectif par lequel chaque homme se fait homme.
« Les conduites étudiées par cette psychanalyse ne seront pas seulement les rêves, les actes manqués, les obsessions et les névroses, mais aussi et surtout les pensées de la veille, les actes réussis et adaptés, le style, etc. »
Jean-Paul Sartre qui tente de mettre en application sa méthode avec un essai sur Baudelaire, paru en 1947, considère que l’homme est libre de ses choix et maître de son destin. Il prend comme exemple le poète, Charles Baudelaire, dont certains disent qu’il ne méritait pas la vie qu’il avait menée, qui serait la conséquence du remariage de son père. Pour Sartre, ce n’est pas cela qui serait derrière ce qu’il avait vécu, mais c’était un choix assumé par le poète. Il écrit ceci : « Le choix libre que l’homme fait de soi-même s’identifie absolument avec ce qu’on appellera destinée ».
L’œuvre poétique renvoie au même choix fondamental, c’est-à-dire au fait que Baudelaire ait opté librement pour la forme poétique pour exprimer ses angoisses et ses choix originels. Sartre a poursuivi ce travail d’interrogation en montrant l’importance du jugement social dans son texte, Saint-Genet, comédien et martyr (1952). L’apprentissage social et la mise en œuvre de la conscience sociale se font à un âge précoce, dès l’enfance. Roger Fayolle le souligne dans son ouvrage, La critique, Armand Colin, 1978 : « Il (Sartre) déclare que l’existentialisme est seul en mesure d’intégrer la singularité dans le « mouvement général de l’histoire » par une  méthode « progressive-régressive » qui unit dialectiquement l’enquête de type historique et l’analyse de l’œuvre même, et qui établit un va et vient entre l’objet (qui contient toute l’époque comme significations hiérarchisées) et l’époque (qui contient l’objet dans sa totalisation). »
Sartre explique sa démarche dans son texte, Questions de méthode, mettant en relation et combinant deux approches « théoriques », la psychanalyse et le marxisme, intégrées au sein d’ « une anthropologie qui parvient à rendre compte de l’homme -d’un homme-dans sa totalité ». Il pousse l’analyse jusqu’à l’éventuelle mise en œuvre d’un discours pouvant concilier « création » romanesque et critique objective.
 



 
 
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